Expériences russes

English version available here. 


« Irbitski Mototsikletny Zavod », la tanière des side-cars Ural

Après 2 500 kilomètres à l’est de Saint-Pétersbourg, nous atteignons Irbit, lieu de fabrication de nos side-cars. Le lendemain de notre arrivée dans cette ville de 40 000 habitants, située à la lisière des plaines de Sibérie, vient le moment tant attendu de découvrir la tanière où virent le jour nos fidèles destriers.

Nous avions rendez-vous à 10h, mais sans nouvelles depuis plusieurs jours de Marina, notre contact au sein de l’entreprise Ural, c’est avec un soupçon de stress que nous récupérons les side-cars sur le petit parking surveillé où ils ont passé la nuit. Nous traversons la ville pour rejoindre le site de l’usine Ural et, à peine avons nous fait irruption sur le parking et coupé les moteurs, Marina nous rejoint sur le parvis de l’usine accompagnée du Responsable de la Sécurité.

Seul un autocollant  sur la vitre du bâtiment rappelle le nom de la marque. Les lourdes portes métalliques bleu roi de l’entrée s’ouvrent. Ici pas de baie vitrée ou de porte coulissante, la pièce faisant office d’accueil n’est pas chaleureuse, et nous met tout de suite dans le bain. L’usine n’est en rien un lieu d’exposition ou un espace de promotion de la marque, ici pas de showroom ni de bureau marketing dernier cri, nous sommes dans le rustique et l’opérationnel. L’entrée principale est traversée chaque matin par l’ensemble des salariés de l’usine. Ce premier sas est sombre et n’a pour seul personnel d’accueil qu’un agent dont la mission est de superviser le fonctionnement du portique détectant les métaux. De l’autre côté de cette pièce, une nouvelle porte donne sur l’extérieur. Nous traversons la cour principale de l’usine. Au milieu de ce vaste espace, sur une plateforme à 3 mètres du sol, trône une moto M-72, le modèle avec lequel tout a commencé pour l’usine IMZ : Irbitski Mototsikletny Zavod (Usine de Motocycles d’Irbit). Plus de doute possible, nous voici dans l’antre de la bête.

Nous suivons Marina et pénétrons dans l’atelier d’assemblage. Lorsque la grosse porte du hangar s’ouvre, l’alarme retentit, prévenant tous les techniciens de notre entrée dans le bâtiment.

Devant nous, une large allée nous fait face avec de part et d’autre des étagères où sont stockées les différentes pièces de nos bolides, prêtent à être montées sur le prochain châssis qui se présentera ; une véritable caverne d’Ali Baba. 

Afin de clôturer l’assemblage et avant la mise en carton des nouveaux engins, les techniciens soumettent les side-cars à une batterie de tests. Celui qui consiste à vérifier l’efficacité des freins restera dans nos mémoires. S’élançant depuis l’extrémité de l’allée principale, le pilote au bout de la ligne droite d’une cinquantaine de mètres écrase les poignées et pédales concernées, laissant une petite trace de gomme sur le sol de l’atelier. 

Une fois notre déambulation terminée, au milieu des caisses de paniers et des side-cars sous cartons, nous demandons à Marina s’il est possible de faire un brin de mécanique dans l’usine. Nous avons pour projet d’entamer le changement de notre embrayage, légèrement fatigué par les 8 premiers mois de voyage. Elle nous propose alors de rentrer les side-cars dans la cour de l’usine. Et après avoir fait le tour de plusieurs bâtiments désaffectés, témoins de l’époque où l’usine tournait encore à plein régime, Emilie et Julien font leur entrée par une porte dérobée pour venir se garer au milieu de la cour principale.

Une fois les bolides stationnés nous entamons une visite des bureaux des ingénieurs. En redescendant, la pause déjeuner vient de commencer et plusieurs ouvriers de l’usine s’affairent autour des sides. Artem, un voyageur russe qui se rend au point le plus à l’est de la Russie au guidon de son side-car Ural, se joint à nous. Nous échangeons quelques mots en anglais, intrigués par nos périples respectifs.

Alors que nous nous apprêtons à sortir les trousses à outils pour nous lancer dans la mécanique. Nous sommes coupés dans notre élan par le Responsable de la Sécurité qui nous invite plutôt à le suivre pour aller déjeuner à la cafétéria, en compagnie des ouvriers de l’usine. Artem nous y rejoint et nous est d’un grand secours pour comprendre les choix de plats qui s’offrent à nous.

Alors que nous savourons notre soupe, nous recevons un message sur Whatsapp de la part de Marina. Elle nous informe que les techniciens s’occupent de changer les embrayages de nos bolides et que nous pouvons les récupérer vers 16h. Nous sommes surpris par ce message et un peu inquiets. Bien que cela puisse paraître étrange, il nous est difficile de laisser nos engins dans d’autres mains que les nôtres ; et ceux même si ce sont celles expertes des ouvriers de l’usine. En effet, nous avons pris l’habitude de tout faire par nous-mêmes depuis le début du voyage.

Pour patienter, nous décidons de nous rendre au musée de la moto, à coté de l’usine. mais nous y trouvons porte-close ce lundi. Ce sera pour demain. Nous voici donc à pied, avec l’étrange impression d’être orphelin de nos “bébés.” À 14h30, alors que nous faisions quelques courses pour passer le temps, nous recevons un nouveau message de Marina qui nous propose de venir nous chercher pour récupérer les clés des réservoirs d’essence des sides. De par notre proximité avec les locaux de l’usine, nous nous y rendons à pied et franchissons, moins de 5 minutes plus tard, la grosse porte bleue de l’entrée. Une fois le portique de sécurité passé, nous nous engouffrons dans le hangar d’assemblag, où ont été garés les sides. Tout l’après-midi les ouvriers et ingénieurs s’affairent autour de nos bolides pour en changer les embrayages et les basculeurs de soupapes. Il est 18h quand nous quittons l’enceinte de l’usine ; la révision, elle, devrait être terminée pour le lendemain à 13h.

Un Whatsapp de Marina arrive finalement dès midi pour nous informer que nos side-cars sont prêts. Nous passons par le supermarché acheter des chocolats pour les gens de l’atelier et un petit bouquet de fleurs pour Marina. Nous retirons au distributeur une petite liasse de billets afin de régler notre dette, si minime au vu du service rendu. À l’atelier, les chocolats font un tabac. Une dame chargée de ramener les paniers de la peinture vers l’assemblage, passe discrètement dans notre dos, nous fait un clin d’oeil avant de s’en mettre plein les poches. Nous échangeons quelques mots avec l’ingénieur, le pilote d’essais Ural, le chef d’atelier et les remercions pour le travail effectué. Un ingénieur R&D, également pilote pour la marque, nous invite dans son bureau pour nous montrer l’itinéraire qu’il recommande pour rejoindre Aktaou au Kazakhstan. 

Nous quittons l’usine vers 15h et profitons de la fin d’après-midi pour visiter le musée de la moto qui jouxte les bâtiments de production. L’ambiance y est là encore d’un autre temps. Dans les salles du musée sont exposées de nombreuses Ural et leurs petites évolutions au fil des années. Il y a également quelques motos étrangères dont plusieurs side-cars BMW et d’impressionnants side-cars de course, aux lignes très profilées.

C’est par ces quelques notes nostalgiques, qui retracent la gloire passée de la marque, que la page de notre visite de Irbit se referme.

 

La messe orthodoxe de la Cathédrale du Dormition à Iaroslavl

En parcourant les routes de Russie, de villes en villages, nous avons pu prendre conscience au combien la Russie était un pays doté d’un riche patrimoine religieux. Les églises, qu’elles soient anciennes ou moderne, en bois ou d’un blanc immaculé, sont omniprésentes dans les paysages ruraux et urbains que nous traversons. L’écrasante majorité d’entre elles sont des églises orthodoxes. Cette religion est de loin la principale confession du pays, qui réunit selon les enquêtes de 70 à 80 % du peuple russe.

Sur les rives de la Volga, à Iaroslavl, nous avons pu apprécier tout particulièrement la beauté de la majestueuse cathédrale de la Dormition. Son nom provient de la fête de la “Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu”, célébrée le 15 août et que les catholiques appellent “l’Assomption.” La cathédrale fut édifiée en 1215, au confluent du Kotorosl et de la Volga, les deux cours d’eau qui encadrent la ville. L’histoire de l’édifice est étroitement liée à la relation qu’entretient l’église orthodoxe avec l’histoire russe. Ainsi avec la chute du Tsar, la révolution soviétique déploya, par la force, l’Athéisme dans le pays ; persécutant ses croyants et saccageant plusieurs des édifices religieux. La Cathédrale de la Dormition ne fut pas épargnée, allant même jusqu’à être détruite totalement en 1937.

Après la chute de l‘URSS en 1991, l’église orthodoxe entama sa renaissance. Mais ce n’est qu’en 2004 qu’une église nouvelle fut reconstruite, plus imposante et majestueuse dirons les plus anciens de la ville. Et il est vrai que lorsque nous la découvrons entre les arbres, isolée à l’extrémité du parc Strelka, nous ne pouvons rester insensible à sa majesté. Au milieu de la place, les murs blancs de l’édifice coiffés d’imposantes coupoles dorées, nous invite à venir la rencontrer de plus près.

Nous grimpons donc les marches de son parvis avant de nous engouffrer dans ses entrailles. Par respect pour les traditions, nous ôtons nos casquettes, et les filles couvrent leurs cheveux d’un foulard.

La cathédrale est étonnamment très lumineuse. De nombreuses icônes religieuses ornent les murs. Peintes sur bois, leurs dorures illuminent les parois blanches de l’édifice.

En son centre, comme dans toute église russe, la nef où nous circulons est séparée du sanctuaire dont l’accès est interdit aux croyants par une iconostase. Cette cloison, à plusieurs étages faits d’icônes superposées et possédant en son centre les deux portes saintes, est un symbole important des églises orthodoxes.

Alors que nous étudions la finesse des icônes dans la nef principale, nous sommes surpris de voir surgir de l’extrémité gauche de l’iconostase, l’évêque suivi des autres membres du clergé.

Réunis au coeur de la cathédrale, un espace étrangement dénué de tout banc ou chaise, nous assistons, debout avec les nombreux croyants présents, au début de la messe.

Comme le catholicisme et le protestantisme, la religion orthodoxe s’appuie sur le livre sacré de la Bible. En revanche l’office, appelé ici Divine Liturgie, est très différente. Tout d’abord pendant toute la cérémonie, une atmosphère mystique est particulièrement saisissante. Elle résulte de la solennité du prêtre et du jeu de lumières orchestré par les cierges, les icônes et la fumée qui s’échappent de l’encens. De plus, tous les textes sont chantés, non seulement les hymnes mais aussi les prières et les lectures de la bible ; les chants sont donc omniprésents, ce qui rend ce moment à la fois impressionnant et dynamique. Pendant cette cérémonie et après quelques recherches sur internet, nous avons assisté à la bénédiction d’ouverture, à la proclamation de l’épiclèse lors de laquelle les portes du sanctuaire sont ouvertes, puis à la communion. À ce moment précis nous avons d’ailleurs été surpris de voir tous les fidèles se resserrer au coeur de l’édifice. Gênés, nous avons préféré nous mettre en retrait à l’entrée de la cathédrale assistant à la procession de l’évêque autour des croyants, transportant le calice et la patène suivi des prêtres et diacres dont l’un d’eux enfumait l’édifice agitant son encensoir et ainsi bénissait l’assemblée.

Une fois la procession terminée nous avons essayé, le plus discrètement possible, de nous retirer pour regagner l’extérieur. Malheureusement les imposantes portes d’entrée de l’édifice ne nous ont pas facilité la tâche et c’est avec quelques regards portés sur nous que nous regagnons le monde « du commun des mortels ».

Session skateboard sur les lignes droite de la taïga

Le road trip a débuté sans elles. L’Amérique du Sud a été sillonnée sans ces planches à roulettes. Et pourtant rapidement, la sensation de manque est apparu. “Mordre le bitume” était le maître mot de ce voyage ; prendre sa board sur sa bécane et s’offrir lors de session “ride” le plaisir de toucher du doigt l’asphalte, n’était que la continuité logique de ce principe.

Une douce odeur d’aventure au bon parfum de bitume, un tableau qui sent bon l’esprit rebelle d’un road-movie américain, mais qui cette fois-ci aura la Russie pour terrain de jeu.

Le premier spot se situe plus précisément à quelques kilomètres de Leninskoye, petite bourgade perdue au milieu de la taïga. Après une fin d’après-midi ponctuée par une nouvelle session mécanique, il nous fallait nous changer les idées. Et pour cela rien de tel que l’improvisation d’une session “glisse” au coucher du soleil.  C’est entre le motel et la station essence Lukoil, que Julien et moi partons à la conquête de la descente la plus proche, planche à roulette sous le pied. Aléa du voyage oblige, ce n’est pas chaussés de vans mais avec la paire de baskets achetée au Chili que j’effectue les premières poussées. S’ensuit une petite prise de vitesse sur les premiers mètres, avant de se lancer dans les premières courbes et premiers virages. N’ayant pas mis les pieds dans un salon de coiffure depuis notre départ, c’est cheveux au vent accroupi sur la planche que j’effleure le bitume pour lui déclarer tout mon amour. Les sensations sont de retour, une parenthèse enchantée ! La pente s’inversant, il faut alors rebrousser chemin. Face à nous, les feux des routards nous éclairent ; avant que les deux points rouges ne s’échappent derrière le virage venu. Une fois de retour à hauteur de la station essence, il est temps de s’élancer de nouveau, puis de réitérer cette expérience jusqu’à être rassasié d’adrénaline à la nuit tombée.

Peu avant Iekaterinbourg une pause au milieu de la taïga est une nouvelle opportunité pour sortir la planche. Nous profitons de cette douce pente qui sévit sur cette ligne droite au milieu des sapins. Nous avons définitivement fait de ce paysage surréaliste de la taïga notre terrain de jeu, et ce quelque soit notre moyen de locomotion. Son asphalte n’y est pourtant pas de toute meilleur qualité, mais Paul Verlaine ne disait-il pas “ Bitume défoncé, voilà ma route – avec le paradis au bout.”